champ de bataille

Il marinaio è felice in mezzo al mare perché sa che al di là dell’orizzonte c’è la città.

L’alpinista è felice in mezzo alle montagne perché sa che al di là dell’orizzonte c’è la città.

Aphorismes de Luigi Snozzi

LA SITUATION

Comme la notion de projet d’architecture, celle de ville est presque complètement confisquée aux architectes. Les deux termes appartiennent désormais au lexique du monde politique qui les a dépouillés de toute réalité concrète pour en faire des concepts fourre-tout. On parle maintenant de politique de la ville pour éviter d’avoir à affronter directement la question du projet de ville, celui que l’on apprend encore dans les écoles d’architecture, trop risqué car comportant inévitablement une part de questionnement, réclamant l’acquisition d’une solide capacité d’observation et de sens critique qui prend du temps. Le résultat de la politique de la ville c’est, entre autres, la multiplication des édifices solitaires, images design, pour répondre à des «projets» politiques abstraits – publicitaires – qui surnagent au milieu d’une ville obligatoirement citoyenne, écologiquement correcte, réglementairement conforme et… pauvre de sens et de forme.

VILLE, POLITIQUE ET ARCHITECTURE

On martèle «la ville!», on entend partout «densité!»

80%* (c’est l’Ordre des Architectes qui te le dit, pour te préparer) des constructions neuves qui font «la ville» en France ces dernières années sont entre les mains de certains constructeurs-maître d’œuvre qui raisonnent en terme de produit : le pavillon, qui est un autre projet politique pour la ville. Le vieux rêve de l’accession à la propriété, mais sans alternative, sans contexte, sans forme et sans nom. Un produit d’apparence conforme, «durable», accessible à tous les handicapés, qui répond à toutes les exigences du moment en matière de sécurité : tout cela est écrit sur la fiche du chargé de contrôle. C’est aussi un produit qui finit de défaire l’espace de la ville, qui ronge le territoire. Dans les écoles d’architecture et dans les agences, tout le monde le sait et en dehors, tout le monde le répète. La politique de la ville l’entend mais ne le comprend pas, elle a promis de l’accession à la propriété pour la classe moyenne et ne reviendra pas sur cet engagement. L’affaire est bien rodée. Le législateur estime qu’un seuil critique est atteint à partir de 170m² où l’on attend le projet d’une personne responsable, diplômée par le gouvernement : l’architecte, qui peut ainsi s’occuper à exercer le seul et maigre pouvoir légitime – la signature de permis de construire – qui lui reste. Curieusement, pour l’aménagement de tout un lotissement, le cap des 170m² se volatilise et la pertinence de l’intervention d’un maître d’œuvre diplômé par le gouvernement sera laissée au bon vouloir de l’investisseur. Le pays peut ainsi se couvrir de fausses villes chaotiques, sans solliciter les architectes et leurs projets qui dérangent.
Face à ce refus de projet, le logement collectif pourrait être un rempart de bon sens : il est encore acquis aux architectes puisqu’il dépasse des 170m² fatidiques… et seulement pour cela. Mais pour combien de temps?
Le logement collectif pourrait être construit autrement qu’à très (très) bas coûts, proposer de plus grandes surfaces de cellules aux typologies variées qui correspondent à chacun, s’abstraire de contraintes réglementaires délirantes. Il pourrait être autre chose qu’un investissement qui doit rapporter dès le premier jour. Les architectes sauraient faire tout cela mais les investisseurs parlent aussi de produit pour vendre un logement ; ils disent «c’est un bon produit» (i.e. «ça nous a coûté peu – la campagne marketing un peu plus – on va le vendre cher»). Le logement dans l’histoire nous parle de nous. On se questionnait dans le temps sur le comment vivre en ville, sur les méthodes et les techniques pour mettre en ordre. On changeait, on transformait, on adaptait, on essayait. Les architectes sauraient faire tout cela mais on préfère vendre des produits conformes à la réglementation… mais qui fabrique vraiment la réglementation? Qui a une vue d’ensemble de ce que la réglementation fabrique?

*il faut inclure dans ces 80% la «zone» industrielle / d’activité, l’autre fléau de la ville…

LA PLACE DU PROJET

Les architectes doivent (re)chercher une place pour le projet dans toute la ville et cela intéresse en premier lieu les étudiants. Ils devinent que la réalité est glaçante et que le projet cède du terrain, mais ils faut les accompagner, leur parler de nos expériences professionnelles qui sont parfois traumatisantes, les provoquer. Ils doivent comprendre, en même temps qu’ils font du projet, que la politique a volé nos mots et qu’il faut les lui reprendre. Ils doivent être conscients que l’Etat qui reconnaît leurs compétences par un diplôme ne leur accorde aucune confiance : ce même Etat ne leur demandera t’il pas un tombereau de références et des garanties de bon chiffre d’affaire – quel gage de sérieux! – pour pouvoir concourir à une commande publique?
Des étudiants continuent de sortir des écoles d’architecture pour travailler sur les 20% de constructions neuves restantes, bientôt 10%, 1%… On se rassure et on se dit qu’ils pourront toujours faire autre chose, que les études d’architecture préparent à bien d’autres expériences professionnelles. Si on ne forme plus de projeteurs avisés, à la peau dure, la profession sera définitivement dévorée par ceux qui préfèrent la facilité : le produit au projet, l’interface à la ville, le design à l’espace, le concept à la forme. Il faut aussi et surtout leur dire que l’architecture n’est pas une spécialité, que l’architecture est généraliste et qu’elle est aussi du paysage et de l’urbanisme – tout en même temps, que c’est un travail difficile qui demande de faire preuve d’une passion obstinée.
Ils doivent connaître le quotidien de la profession et il faut les préparer à affronter (et non accepter) le foisonnement réglementaire fou, les maîtres d’ouvrages méfiants et les entreprises superficielles qu’ils croiseront dans les agences. Ils risquent sinon de trop vite perdre l’enthousiasme et le savoir acquis à l’école.

LES OUTILS DE LA RÉSISTANCE

L’architecte doit penser le réel par le projet, il doit refuser de le réduire à sa traduction normative que nous impose la publicité politique, l’aveuglement bureaucratique et l’économie du capital.
Il y a deux outils de base pour faire du projet.

La «curiosité critique». Un étudiant doit être bourré de convictions et les défendre bec et ongles, il pourra toujours changer d’avis et s’en forger de nouvelles pourvu qu’il soit curieux. Sans conviction, il lui sera impossible de porter un regard critique sur ce qui l’entoure et sans regard critique, il ne saura pas faire de choix… La curiosité se chargera de lui donner des choix à faire. L’architecte est le seul qui puisse encore faire des choix pour la ville qui ne soient pas dictés par la publicité, la peur ou la rentabilité ; la capacité à faire des choix est impérative pour mener un projet d’architecture à son terme.
Les étudiants en architecture sortent de l’école pour retourner à l’école. L’Éducation Nationale leur a appris à écrire (péniblement), à compter (très bien) mais surtout à être silencieux, à ne rien penser, à être correct : à être la jeunesse citoyenne d’aujourd’hui en somme. Elle leur a aussi appris à bien cloisonner la connaissance en matières : mathématique, philosophie, histoire, langues, … Ces compartiments endorment la curiosité qui donne envie d’aller voir ailleurs, par soi-même.
L’école d’architecture, doit former des individus à l’esprit critique acéré et inlassablement curieux. Ce sont les conditions pour la naissance d’une passion. L’exercice de projet logement est un laboratoire idéal pour cela : Quelle est cette ville? Comment interpréter ces traces laissées par l’histoire? Qu’y a t-il d’important ici? Comment ces gens vivent-ils? Quel ordre se cache derrière cette confusion apparente? Comment cet espace peut-il se transformer? Comment toutes mes connaissances peuvent-elles m’aider à comprendre cela? et quelles connaissances me font défaut pour comprendre cela? Comment résoudre ce plan par le dessin? Quel système dois-je mettre en œuvre? Comment mon voyage d’hier, ailleurs, peut-il être utile aujourd’hui, ici?
Il ne faut pas laisser cette tâche aux agences qui sont trop dépendantes, pour survivre, de la stérilité de l’image qui oblitère le sens critique par la séduction du néant et la facilité de l’immédiat.

Le dessin. Aucune recherche en projet n’est pertinente sans dessin pour un architecte. Les dessins rapides, à la main levée, d’après nature ou de mémoire sont la seule façon de s’approprier la réalité et de l’objectiver, de la rendre digeste pour en trier et extraire les informations, voir les traces d’avant et les marques à venir. Ces dessins permettent de comprendre ce que l’on pense, ils sont les vrais mots de l’architecte, ceux que personne de saura ni détourner, ni sortir de leur contexte. Le dessin rend caduc le recours au «jargon du métier» qu’il faut à tout prix éviter. Le croquis, le gribouillage ou la caricature permettent d’initier le projet et de lui donner sa forme. Un étudiant qui s’en prive est un étudiant qui ne pense pas!
Ensuite c’est le dessin des plans, à toutes les échelles : esquisse, projet, exécution, pour une cage à lapin au fond du jardin comme pour un monument au cœur d’une cité… et naturellement, pour un premier projet de logement collectif – une petite ville. Il permet de projeter la construction sur du papier et cela demande une rigueur extrême, une pensée claire et un esprit de synthèse développé. C’est un travail difficile mais gratifiant. Pourtant aujourd’hui, les plans qui sortent des agences ressemblent chaque jour un peu plus à des résultats d’images plutôt qu’à des projets de construction. De mauvais résultats parce que les architectes cèdent au culte voué à l’image de concours (publicité) et au fantasme de l’objet design (produit sans contexte). On retrouve finalement les tristes automatismes de l’architecture néo-classique : des poteaux en travers pour les colonnes, de la signalétique pour les chapiteaux corinthiens ; la mode du produit remplace le canon antique. La réduction du réel en recette de cuisine qui séduit les politiques commencerait-elle à séduire les architectes? La qualité du plan de l’architecte lui donne une vraie légitimité et lui permet de se battre sur son terrain : celui de la cohérence d’ensemble d’un système. L’ingénieur réalise des plans en regardant les dessins de l’architecte au travers de son prisme de spécialiste – glissé dans un microscope, il ne sait pas tout voir. Les étudiants doivent dessiner des plans graphiquement et techniquement irréprochables : les plans confus racontent toujours un mauvais projet, une mauvaise pensée de la construction et ils décrédibilisent totalement l’architecte… et sa profession. Si une école veut apprendre convenablement le projet, elle doit apprendre le dessin en plan à ses étudiants et il ne faut pas laisser les agences assumer seules cette responsabilité.

CHAMP DE BATAILLE

Après la maison, la ville est le premier grand projet de l’homme. Elle est aussi son premier projet de logement collectif : hors des murs (mais il n’y en a plus beaucoup!) de la ville il devient une autre ville, ou son embryon. Aucune ville d’objets n’est possible, ils ont besoin de logements pour devenir des monuments, sinon ils restent orphelins. Les banlieues de pavillons collectionnent les petits objets qui ne peuvent pas fabriquer de ville et on bombarde les centres anciens, encore solides, de monuments pour faire du projet politique. Un demain sans logement et la ville, son centre comme sa banlieue, sera morte : un cimetière de monuments.
La responsabilité des futurs architectes est grande, il faut aussi les former pour apprendre à dire non, à ne pas accepter toutes les compromissions. Ils doivent savoir de qui se méfier tôt : de tous ceux qui veulent transformer la ville en cimetière. Ils devront être capables d’expliquer avec pédagogie et patience à ceux qui peuvent encore entendre et se battre contre tous les autres. Il faut les rendre fiers de leur difficile travail, pour qu’ils puissent faire tout cela.
A l’école, ils vont apprendre à faire un projet de logement qui n’existe pas : ni celui attendu par les investisseurs et la réglementation – il n’y a plus de pédagogie possible, ni celui du refuge dans l’utopie. Ce dernier est finalement le plus dangereux, les fabricants de cimetières n’attendent que cela des architectes : qu’ils se réfugient tous dans l’impossible pour les laisser enfin en paix. Le logement qu’ils devront projeter sera bien ancré dans la réalité, constructible avec les techniques et les moyens (pauvres) d’aujourd’hui mais il saura démontrer la bêtise et l’absurdité des règlements – il sera provocant, il dérangera les convictions des investisseurs – il sera intelligent.

L’arme des investisseurs, c’est la dictature de l’argent. L’arme des architectes, c’est le projet, une arme qui n’est pas menaçante mais qui peut inspirer le respect si elle est sans concession, irréprochable, une arme qui peut aussi empêcher de paresser, d’invoquer toujours la fatalité en mettant en évidence le bon sens contre la tyrannie grotesque du capital et les coups de poings colériques de la politique.
Les étudiants doivent comprendre combien le projet d’architecture est important, qu’il est leur raison d’être et que lui seul peut encore, peut-être, sauver la ville.